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Internet, le nouveau Far Ouest ?

"Habeas Corpus" - Amélie Nothomb Charlie Hebdo 23 avril 2008 - p 13 "Si la loi de 1679 fut une telle révolution dans l’histoire du droit anglais, je soupçonne que son intitulé frappant y contribua. " Habeas corpus ". C’est d’autant plus intrigant qu’à y réfléchir cette loi limitant l’arbitraire royal eût pu s’appeler de manière moins bizarre. Mais elle n’eût sans doute pas tant attiré l’attention des philosophes si elle avait porté un nom moins sublime. Les libertés individuelles ont bien des façons d’être menacées. Internet peut être une restriction des plus dangereuses de nos libertés modernes. L’illusion consisterait à croire que cette infinie zone de non-droit serait un vecteur d’émancipation. Seule la loi garantit la liberté. Le principal problème des immenses territoires encore non réglementés d’Internet est qu’il est presque impossible d’y appliquer, sinon la loi elle-même, au moins le titre de cette loi. Il faudrait qu’un juriste de génie trouve une interface entre l’habeas corpus et la Toile. Le corps existe par écrit : cela s’appelle la signature. Signer un article, un texte, un message de son nom, c’est produire son corps comme garantie de ce que l’on écrit. On n’a pas le droit d’écrire n’importe quoi, pour ce motif que l’on porte un nom, et que ce nom représente notre corps. Sur Internet, le corps est le grand absent. Il n’y a pas de plus vertigineuse impunité potentielle que l’absence du corps. L’anonymat n’est rien d’autre que la représentation verbale de l’absence du corps. Tout texte courageux et juste comporte une signature. On en a vu récemment un contre-exemple sidérant sur le blog de l’un des plus sérieux magazines français d’information. Le moindre motif d’exécrer un tel procédé n’est pas qu’il nous force à éprouver de l’empathie pour sa victime. Il n’est pas question ici de la totalité d’Internet, mais de l’univers des blogs et assimilés. En attendant que ce juriste ou cet internaute de génie trouve une solution, on ne peut rien faire d’autre qu’inciter les explorateurs d’Internet à la plus grande vigilance vis-à-vis de cet Habeas Corpus à échelle lexicale: la signature. Un message qui ne comporte pas de signature digne de ce nom doit être tenu pour inexistant."

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