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Cheveux-de-Feu
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d b % r t y Et quand la légende reprend vie...
« Rien de tout ce qui arrive à notre peuple n’est un hasard. Les hommes blancs veulent notre perte, et ferons tout pour parvenir à leur fin. La guerre, les Wasicus disent la réprouver, ils disent que nous nous entretuons entre hommes rouges, et que nous aimons cela. Oui ! Je le dis, nous sommes des guerriers, et nous nous faisons la guerre depuis la nuit des temps. Nous peignons nos visages et nous jouons nos vies pour prouver notre courage et notre force. Nous n’avons pas peur de mourir, car la vie n’est qu’une facette de ce qui est. Cependant, il y a un équilibre qui ne doit pas se rompre, comme il y a un équilibre entre le prédateur et sa proie qui ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Il en est de même avec nos ennemis ; nous avons besoin d’eux comme ils ont besoin de nous, telle une respiration de l'Univers. Les Wasicus ferment les yeux et disent que nous sommes juste des sauvages avides de sang. Alors que leur bouche prononce ces mots, leur tête ne pense qu’à nous exterminer pour prendre nos terres et nos âmes. Je ne comprends pas pourquoi leurs paroles et leurs actes sont comme l'eau et le feu, mais je sais maintenant qu’ils sont assez intelligents, et assez nombreux pour y parvenir. L’équilibre de vie et de mort sera alors rompu. Nous leur ferons la guerre avant cela... Nous sommes Wita Sa, l'île rouge, entourée des hommes Blancs qui vont nous engloutir ...»
© Sylvie Wolfs
Prologue
Jewell regarde ses mains, miroirs de chair reflétant son image. Elle contemple son visage ensanglanté. De la profonde entaille, s’écoulent des larmes de mort. Le ciel pourpre se mêle à la terre, tout autour d’elle, mille sœurs identiques et différentes s’offrent à elle. Son image se reflète dans cette mer de sang et de douleur. Il y a l’enfance, les cris de joie et les larmes. Il y a l’enfantement, la douleur jouissive de la vie en train de naître. Il y a la honte, le corps bafoué et l’âme salie de la putain riant trop fort. Il y a le hurlement de la femme niée, humiliée et torturée. Jewell se repaît d’elle-même et s’abandonne. Et puis, de loin, de très loin, elle l’aperçoit. Les ombres se détournent et se tordent, se décomposent pour retourner à l’état d’oubli. Seule demeure cette silhouette. Le loup noir avance doucement ; rien ne semble vivre autour de lui… Jewell a peur. Elle ne sent aucun sol sous ses pieds. Elle flotte, ne pouvant ni fuir, ni hurler. Il s’approche, la tête basse, son regard brillant la fixant avec insistance. Le loup la rejoint. Elle détourne son regard pour ne pas plonger dans celui brillant de la bête qui la frôle. Le loup nage jusqu’à son âme... Jewell s’oublie, elle n’est plus. Le monde s’ouvre soudain sur des images étincelantes et inconnues ; l’Univers, la matrice. Elle est à l’aube du monde. Elle va se noyer dans cet océan nacarat. Elle chavire, elle étouffe…
Premières lignes.... 1
Août 1855, Irlande, comté de Dublin
– Laura ! Viens ici ! haleta Jewell. La fillette qui la précédait filait comme une mouette dans le vent. Elle riait aux éclats tout en jetant des coups d’œil par-dessus son épaule. Jewell sentit son cœur chavirer d’affection à la vue des pommettes saillantes et des yeux brillant de plaisir de la petite. – Quelle friponne tu fais ! cria-t-elle à son attention. Je vais te rattraper ! Du haut de ses dix ans, Jewell O’Connor observait sa sœur Laura, de quatre ans sa cadette. Toujours à ses trousses, elle ne se lassait pas de ses petits pieds nus, de sa fine robe de lin et de son tablier noir ondulant autour de son corps gracile. Pour héritage maternel, elle avait reçu une chevelure blonde et fine, mais les taches de rousseur qui parsemaient son visage lui venaient de John O’Connor. Pour Jewell, c’était l’inverse. Elle tenait de lui ses lourds cheveux roux et bouclés, mais avait les traits réguliers et le teint laiteux de Maggy, leur mère. Jewell se demandait souvent comment le Bon Dieu s’y prenait pour réaliser tant d’assemblages si bien pensés, et parfois si drôles. Son ami Martin, par exemple, avait la très grande taille de son paternel, et le tout petit nez de sa grand-mère. Jewell trouvait que ce visage de fouine, au-dessus de ce grand corps trop maigre, lui donnait un air singulier, comme celui d’une marionnette dont elle avait vu le spectacle au marché de Dublin. John l’y avait emmenée avec lui, en mai, pour y vendre le cochon, celui qu’ils élevaient tous les ans pour payer le fermage et quelques nourritures en prévision de l’été. Quelle belle journée cela avait été ! Finalement, Laura cessa de courir. Épuisée et béate, elle s’affala sur le sable tiède pour attendre que sa sœur la rejoigne. Lorsque Jewell fut à ses côtés, elle s’allongea à son tour. Toutes deux restèrent là, à reprendre leur respiration et à regarder le ciel. L’éblouissante lumière de cette fin d’été faisait mal aux yeux de Jewell. Il lui semblait voir des petits anges, blancs et cotonneux, voltiger autour d’elle. Elle les ferma et vit leurs ombres effarouchées et vacillantes. Elle sourit, écouta le roulement lourd des vagues. Elle passa sa langue sur ses lèvres et en savoura la saveur salée. Gourmandise d’été, généreuse de réconfort. Les deux fillettes s’étaient autorisé cette flânerie, à l’insu de leur mère, et s’efforçaient d’en apprécier chaque instant. Ce jour-là, toute à ses corvées quotidiennes, Jewell s’était sentie l’âme légère. Il faisait si beau ! Elle avait envie de voir la mer, d’en sentir les parfums estivaux. Elle avait fait signe à sa sœur de la rejoindre au grand arbre derrière l’appentis. Là, elles s’étaient enfuies comme des pies voleuses… Jewell était l’aînée et c’était elle qui recevrait la raclée à leur retour, elle le savait, mais c’était presque sans importance. – On est bien, hein Laura, murmura-t-elle pour se réconforter. La petite ne lui répondit pas, mais lui prit la main. Elle la serra, comme elle le faisait toujours pour exprimer son soutien. Elle savait bien que cet instant acidulé, rare et donc précieux, Jewell devrait le payer au prix fort. Leur mère, Maggy, ne leur autorisait jamais rien, sinon besogner, et besogner encore. Si Laura échappait souvent aux coups, Jewell devait s’y soumettre presque quotidiennement. La fillette détestait cela et aurait préféré être à la place de sa sœur. Elle ne connaissait pas les mots pour réconforter Jewell, pour lui expliquer combien elle regrettait, combien elle avait mal. Alors, elle lui prenait la main et l’étreignait aussi fort qu’elle le pouvait. Au début, elle pleurait quand la mère frappait Jewell. Mais, avec le temps, c’était devenu tout sec au-dedans d’elle, comme un désert de cailloux aiguisés qui lui tailladait encore plus douloureusement le cœur. Alors que les coups pleuvaient, Laura ne pouvait que soutenir silencieusement son aînée. Elle ne baissait pas son regard, mais le plongeait dans le sien, le visage crispé, pour ne pas fondre en larmes et supplier. Heureusement, leur père était souvent là, une fois le travail dans les champs accompli. Le soir et certains après-midi, il restait travailler aux alentours de leur chaumière. Maggy ne pouvait alors plus faire comme bon lui semblait. Si elle tentait de crier trop fort après Jewell, ou de s’approcher d’elle de façon menaçante, il lui lançait son fameux regard qui la stoppait net. Son visage devenait encore plus pâle qu’à l’ordinaire et prenait une expression fourbe. De toute façon, il allait devoir repartir à ses tâches harassantes, et elle pourrait alors se rattraper, d’autant plus brutalement que sa fureur retenue n’avait fait qu’amplifier son désir de frapper, frapper encore, pour se laver de sa propre douleur. La petite Laura se demanda pourquoi cette femme censée les chérir était si méchante. Ni elle, ni Jewell ne l’appelaient maman. Elles devaient la nommer « Mère », et toujours en baissant le regard. Jewell et Laura, elles, l’avaient baptisée
Les sœurs se levèrent et essuyèrent leurs robes. Elles se regardèrent, complices et liées d’une affection inébranlable. Toujours main dans la main, elles se dirigèrent vers le bord de mer et marchèrent un moment dans l’eau fraîche, mouvante et auréolée d’une fine mousse blanchâtre, brassée de coquillages pilés et de sable fin. C’était comme si les vagues voulaient les entraîner. Le limon, glissant sous leurs pieds, tentait de les attirer vers le large. Elles couraient alors en riant vers la plage, à la fois amusées et effrayées à cette pensée. Cette immensité liquide leur parlait, elles le sentaient bien, mais elles ne comprenaient pas son langage. Monde profond, mystérieux et sombre que celui de l’océan dont elles ne connaissaient rien, sinon sa surface moirée passant du bleu profond au gris blafard, ses douces plages, ses côtes abruptes, ses colères hivernales. John leur disait que des créatures extraordinaires y vivaient, immenses comme des navires. Il leur racontait des histoires incroyables de marins aux prises avec des monstres des profondeurs, tous plus terribles les uns que les autres. Ni Jewell, ni Laura ne savaient nager et elles se seraient bien gardées d’y aller voir, sauf Jewell, qui se disait parfois que ce ne pouvait pas être pire que sur la terre. Là, au moins,
Elles flânèrent ainsi une bonne partie de l’après-midi. La veille, le vieux Flaherty, le grand-père de Martin et leur voisin le plus proche, avait donné à Jewell quelques-unes de ses savoureuses pommes. Ses jambes noueuses avaient de plus en plus de mal à le porter pour protéger son précieux arbre des chapardeurs, enfants et maraudeurs. Cela faisait de la peine à Jewell de le voir se démener ainsi. Il avait bien un chien, ce qui était rare dans la région. Sam l’aidait comme il pouvait, mais était tout aussi usé que son maître. C’était autrefois un sacré chasseur qui apportait à la famille un lapin, une perdrix, et parfois même du poisson ! Flaherty ne l’avait jamais oublié, et lorsque Sam fut trop vieux pour tenir son rôle de pourvoyeur de gibiers, il ne put se résoudre à le tuer même s’il devait le nourrir de quelques restes, et pour rien ! Flaherty se sentait redevable et avait bon cœur. Jewell aimait beaucoup le vieux cabot, qui le lui rendait bien, avec ses grands yeux délavés et ses oreilles pendantes. Elle aimait tout autant le bonhomme qui, chaque année, lui faisait ce don merveilleux à un moment de l’année où les réserves de pommes de terre étaient au plus bas et qu’il n’y avait plus grand-chose à manger. – Merci beaucoup, Monsieur Flaherty ! – De rien ma fille, de rien… Va et surtout ne dis rien à ta mère. En hochant la tête d’un air accablé, il observait la fillette s’éloigner. – Si c’est t’y pas malheureux ! Si c’est t’y pas malheureux ! Une si gentille gamine ! Jewell avait gardé les précieux fruits, bien cachés. Elle n’avait pas voulu les croquer tout de suite, juste pour faire durer le plaisir. Bien sûr, elle partagerait avec Laura ! La perspective d’une telle friandise sucrée au fond de leur gorge était comme un don du ciel, un joli secret. Mieux valait ne rien dire à Jewell sortit l’une d’elles de son tablier, pour la tendre fièrement à Laura. Bien rouge et joufflu, le fruit luisait dans le soleil. Jewell avait pris soin de l’astiquer en crachant dessus pour qu’il soit le plus beau, le plus appétissant possible. – Regarde ! Laura s’étrangla en tapant des mains. Jewell sourit, satisfaite de sa surprise. – Oh, comme elle est belle ! Jewell sortit une seconde pomme. Elles s’assirent face à la mer pour les savourer. Un instant, Jewell se remémora l’histoire d’Adam et ève. « C’est avéré que personne ne peut résister à une telle douceur ! » pensa-t-elle. Elles le firent durer le plus longtemps possible, ce moment de paradis terrestre, puis durent se résoudre à se lever pour rentrer. Elles aussi devaient quitter l’éden pour subir leur punition. Soudain, elles se sentirent lourdes, comme épuisées. La perspective de retrouver Laura dit craintivement : – À cette heure, papa doit être rentré. Déjà, la fin de journée se faisait sentir. – Oui, répondit Jewell d’une voix neutre. Pour rejoindre leur chaumière, il fallait marcher une bonne heure et, lorsqu’elles arrivèrent, il faisait presque nuit. Les jours plus courts auguraient l’automne qui approchait et un moment vital pour toute la famille : la récolte des pommes de terre. Elles stoppèrent à quelques mètres de la petite habitation en tourbe, couverte de paille, tapie dans la pénombre naissante comme un gros animal trapu. Pour se donner du courage, Jewell tenta de respirer profondément, mais elle se sentit défaillir. Laura lui prit de nouveau la main, et répéta : – Papa est là, ne t’inquiète pas. Tremblantes malgré ces paroles qui se voulaient rassurantes, elles pénétrèrent à l’intérieur.
Jewell balaya l’unique pièce sombre du regard. Pas de fenêtres, un sol en terre battue et juste un trou dans le toit pour que la fumée s’évacue. Une table et deux bancs où étaient assis John et Maggy O’Connor, un coffre pour y ranger leurs quelques affaires, un foyer pour faire la cuisine et se chauffer, et dans un coin – luxe suprême – un lit. C’est là que dormaient Jewell et sa sœur. Leurs parents quant à eux disposaient d’un petit appentis, à l’arrière de la masure. Jewell et Laura se disaient qu’elles n’avaient pas à se plaindre. La majorité des autres cabins[1] ne possédait pas de lit, et leurs occupants dormaient sur une paillasse à même le sol. Pourtant, l’hiver, quand la tourbe avait fini de brûler dans l’âtre et que le froid s’insinuait sournoisement par les murs et la porte aux planches mal jointes, les fillettes regrettaient amèrement la chaleur de la paille. Il n’y avait ni draps, ni couvertures pour leur tenir chaud et c’était un cadeau bien empoisonné que cet héritage du passé bourgeois de Maggy. Elles se pelotonnaient alors l’une contre l’autre pour trouver un peu de chaleur, en rêvant de la tiédeur d’une bonne paillasse fraîche.
Jewell osa enfin regarder en direction de ses parents et remarqua les yeux de Nul ne connaissait Maggy mieux que Jewell, nul ne savait mieux lire en elle. Elle l’aimait en secret, Maggy était issue d’une famille ruinée de la petite bourgeoisie. Elle avait sacrifié tous ses rêves d’aisance malgré sa grande beauté qui faisait alors d’elle la femme la plus courtisée du comté. Si les bons partis la mirent dans leur lit, aucun ne l’épousa, malgré les promesses. Elle tomba enceinte, mais, aidée de quelques drogues secrètes cherchées chez l’apothicaire, elle fit une fausse couche. Ses parents, discrédités et ne pouvant plus subvenir à ses besoins, l’obligèrent à se marier à ce O’Connor venu un jour leur demander sa main. Il était pauvre, certes, mais voulait bien de Maggy malgré le déshonneur. Elle n’eut d’autre choix que d’accepter pour ne pas finir au couvent, ou pire encore. Jewell et sa sœur personnifiaient ses rêves perdus, et l’amour maternel n’avait pu trouver le chemin de son cœur flétri par la honte et le dépit. Son lot de misère n’était que le point d’orgue d’une existence frustrée. Sa brutalité était une revanche et le moyen inespéré de sortir de sa condition. Jewell avait son visage, ses yeux, sa voix, sa façon de bouger. Elle avait en elle cet orgueil que Maggy respectait, même si elle ne pouvait se l’avouer. Si Laura ressemblait à l’homme qu’elle avait épousé sans amour, Jewell était son portrait craché. Lorsqu’elle la battait, il lui semblait combattre sa propre image, sa propre désespérance. Jewell et Maggy étaient liées par un pacte silencieux : les privations quotidiennes, l’injustice faite aux femmes, et la sauvagerie d’une société despotique. La haine de Maggy était tout ce qu’elle pouvait offrir, et finalement, c’était presque moins pire que l’indifférence. Jewell, pour toutes ces raisons, se donnait à cette mère indigne. Par amour, et pour tenter de la sauver… Elle posa ensuite son regard sur John O’Connor, et son cœur se gonfla d’une tendresse simple et douce. Son père. Grand, un peu maigre. De belles mains malgré le lourd labeur. Une tignasse rousse et un teint buriné à force de travailler au grand air. Un regard d’un bleu pur où se reflétaient la bonté et une paisible intelligence. Il était un des rares paysans de la région à savoir lire. C’était le curé, impressionné par sa perspicacité, qui lui avait appris lorsqu’il était enfant. Souvent, les soirs d’été, il lisait le Freeman’s Journal, dans la cour, pour tous les voisins. Il lui arrivait même de trouver un livre et d’en faire la lecture à ses filles. Jewell aussi savait lire et écrire, grâce à son père. Il aimait beaucoup dessiner également, quand il dénichait du papier, ce qui était rare. Jewell était fière de ce père instruit et protecteur. Il faisait de son mieux pour ses filles et était malheureux de l’attitude vicieuse de Maggy. Cette femme, il l’avait aimée depuis le jour de ses vingt ans, quand il l’avait aperçue à l’église. « C’est une fille de rien ! » Il avait ignoré les rumeurs et s’était mis en tête de l’épouser. Aujourd’hui, il l’aimait encore, mais ne la comprenait plus. Autrefois, bien qu’un peu rebelle, elle était douce. Elle avait tellement changé depuis la naissance des filles ! Lorsque Jewell et Laura étaient petites, jamais elle ne les prenait dans ses bras pour les bercer, jamais elle ne les embrassait, et à chaque fois qu’elle devait les allaiter, elle semblait dégoûtée. Elle les regardait comme de petites choses sales et insignifiantes, et cela brisait le cœur de John. « Peut-être les choses auraient été différentes si nous avions eu des garçons », se disait-il souvent. Un jour, il avait essayé maladroitement de questionner Jewell sur la question, mais la petite n’avait pas voulu lui faire de la peine. « T’inquiète pas, papa ; elle n’est pas si méchante, tu sais, elle a juste parfois trop de peine. » Au-delà de sa culpabilité, John s’était senti rassuré. C’était justement ce que recherchait Jewell : le tranquilliser. Il avait déjà bien assez à faire avec les dix-huit acres de sa ferme, toutes louées à un propriétaire, Lord Edouard Butt, qui vivait à peine à deux milles d’ici dans une grande demeure de style géorgien, à l’image de son prestige social et politique. Dix-huit acres desquelles O’Connor devait arracher laborieusement de quoi survivre. Dix-huit acres sur lesquelles il s’échinait tout au long de l’année. Dix-huit acres d’espoir, de douleur et de joie. Dix-huit acres, ce n’était déjà pas si mal ! Jewell se demandait comment ceux qui n’en possédaient que cinq ou six faisaient pour survivre. Ils mouraient de faim et de misère, c’est tout. Oh, elle préférait ne pas y penser. La pauvreté était partout et le faible équilibre pouvait se rompre à tout moment. Malgré la bonne résistance de la plante souveraine, une mauvaise récolte pouvait survenir. Un orage de grêle, trop ou pas assez de pluie, et c’était le drame. Chaque année, juste avant la récolte, John O’Connor était nerveux et inquiet. Il regardait souvent le ciel et dormait mal. Mais, à chaque récolte, il avait de la chance ! Les pommes de terre extirpées de la terre étaient nombreuses, blondes et appétissantes. Elles étaient la promesse d’une année entière de survivance. John pouvait alors respirer, ils ne périraient pas de faim.
Face à leurs parents, les deux fillettes n’avaient toujours pas bougé. Jewell, perdue dans ses pensées, sursauta quand son père prit la parole. Sa voix était grave : – Jewell, tu es l’aînée et tu as entraîné ta sœur sans nous dire où vous vous rendiez. Ce soir, tu iras te coucher sans manger. Jewell sentait encore la pomme dans son estomac et, de toute façon, elle avait l’habitude de ne pas manger tous les soirs. C’était un des petits plaisirs de Maggy de la priver ainsi. – Ta mère est en colère. Elle vous a attendues toute l’après-midi et tes corvées ne sont pas faites, ce n’est pas bien, Jewell ! Il faudra te rattraper demain. John la grondait sans grande conviction, mais il respectait sa femme et se devait de réprimander les filles devant elle. Il savait que ça ne la calmerait guère, mais il tentait ainsi de protéger Jewell. – Je m’excuse, murmura Jewell. Maggy fit signe à Laura de venir s’asseoir à la table et lui mit brutalement une écuelle devant le nez. La petite resta figée par la peur. – Mange ! hurla Maggy d’une voix stridente. Et toi, la fainéante, va donc chercher de l’eau au puits. Machinalement, Laura se mit à manger, honteuse de devoir obéir alors que sa sœur resterait le ventre vide.
Jewell sortit et attrapa le seau. Elle ne s’en sortait pas trop mal, cette fois. La raclée, elle ne l’aurait pas ce soir-là, demain sans doute. Mais demain, c’était demain, et Jewell préférait ne jamais y penser. Dans la pénombre, elle se rendit au puits. Elle n’avait pas peur ; au contraire, elle se sentait à l’abri, protégée par l’obscurité. La lune était haute et les ombres qui se voulaient inquiétantes ne l’effrayaient pas. Elle entendit Sam hurler au loin. Un hurlement sinistre, comme si l’instinct de l’animal prévoyait quelque calamité que les hommes ignoraient encore.
[1] Chaumières. © Sylvie Wolfs / Timée-Editions
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